Endettée, mal gérée, l’OIF, l’institution phare de la promotion du français dans le monde, cherche à se réformer. Quand une organisation de 53 membres veut rompre avec les mauvaises habitudes…
Au quatrième étage d’un immeuble sans âme, sur le Front de Seine parisien, ce jour de février 2006, le nouvel administrateur de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), bras armé de la promotion de la langue française dans le monde, est sous le choc. Le directeur administratif et financier vient de lui révéler que les comptes de l’institution sont dans le rouge : les réserves sont épuisées et il faut d’urgence quémander un emprunt pour payer les salaires des fonctionnaires sur le terrain.
La francophonie au bord de la faillite ? Voilà plusieurs années que les 53 représentants des Etats et gouvernements membres approuvent sans sourciller un budget certes modeste - 89 millions d’euros en 2006 - mais dont les recettes effectives sont systématiquement surestimées (voir l’encadré page 3). Il faut dire que l’OIF regroupe en son sein des pays parmi les plus pauvres de la planète qui, pour certains, se montrent incapables de régler chaque année leur contribution obligatoire au financement de l’organisation. Ce qui ne les empêche pas de réclamer régulièrement de nouvelles actions de coopération… Résultat : une programmation surdimensionnée par rapport aux moyens réels, et donc un déficit qui menace de devenir récurrent. En 2006, la dette dépasse déjà les 10 millions d’euros.
Le nouvel administrateur mesure alors l’ampleur de la tâche qui lui a été confiée, quelques semaines plus tôt, par le secrétaire général de l’OIF, l’ancien président du Sénégal, Abdou Diouf. Ce dernier est, depuis novembre 2005, le seul et unique patron de la francophonie institutionnelle. Jusque-là, il détenait l’autorité morale et politique, mais pas les cordons de la bourse, laissée entre les mains d’une bureaucratie qui avait tout pouvoir sur les budgets et leur utilisation. Une situation devenue inacceptable pour les Etats occidentaux - principaux bailleurs - soumis chez eux au nouvel impératif de l’équilibre budgétaire. Depuis quinze ans, le Canada s’impose une politique du déficit zéro, tandis qu’en Europe les critères de Maastricht conduisent la France et la Belgique à se montrer plus vigilantes sur les dépenses publiques. Du coup, les pays du Nord portent aussi un regard moins complaisant sur l’aide qu’ils versent aux pays du Sud. Le 2 mars 2005, à Paris, 133 Etats et organisations internationales se sont ainsi engagés, à travers une déclaration solennelle, à plus de transparence et de rigueur dans la distribution et l’utilisation des fonds de la coopération.
Ici, les procédures relèvent de la culture orale.
A l’OIF, c’est peu de dire que la rigueur n’était pas la priorité. « La francophonie, c’est par tradition une famille, qui prend d’abord plaisir à se voir, à se retrouver et à se parler », confie un diplomate familier de ces cercles. Rien de plus banal que le hall d’entrée de la « maison », quai André-Citroën, dans le XVe arrondissement de Paris. A l’accueil, le réceptionniste prévient sans formalisme que des visiteurs sont arrivés pour le « patron ». Dans les étages, aucune trace de dépense somptuaire : moquette élimée, bureaux étriqués, mobilier daté. Seule entorse à la modestie des lieux, la chef du protocole, qui vous escorte au sortir de l’ascenseur.
Ici se côtoient une quarantaine de nationalités ; tout le monde se connaît et les procédures relèvent de la culture orale plus que du code en bonne et due forme. Il n’y a pas d’organigramme précis, de description de poste, de bilan social, ni même d’inventaire à jour du matériel. Pas de comptabilité analytique ni d’évaluation des programmes. Le respect des échéances est capricieux : les arrêtés comptables de 2005 ont été présentés… en novembre 2006 ! Le statut du personnel et la grille des salaires n’ont pas été revus depuis belle lurette. Bref, la gestion n’est pas le souci principal. Or, ces vingt dernières années, l’institution s’est montrée de plus en plus ambitieuse : l’ancienne agence technique s’est transformée en forum politique, avec l’organisation régulière des Sommets de la francophonie. A la fin des années 1980, ses ressources ont quadruplé et, depuis dix ans, ses effectifs ont doublé. Tout cela sans changer grand-chose au mode de fonctionnement. « De nouveaux membres sont arrivés, de nouvelles missions ont dû être assurées, mais les moyens n’ont pas suivi », explique Clément Duhaime, l’actuel administrateur. En grossissant, l’organisation a vu ses coûts de fonctionnement s’envoler : près de 40% du budget total en 2005 ! La majeure partie absorbée par les charges d’un personnel sous-utilisé, dispersé sur différents sites, à Paris et en province, pour certains loués au prix fort. Autre gros poste : les voyages, pour lesquels les billets en classe économique font figure d’exception. Quand ils partent en mission, les fonctionnaires ne sont pas soumis aux règles élémentaires de contrôle de gestion : on ne regarde pas au déplacement, on leur verse des avances en liquide de 20 000 € en moyenne, on n’insiste pas pour leur réclamer les justificatifs des dépenses.
Les frais de location de voitures ont presque doublé entre 2003 et 2005. Quant aux achats divers et variés, ils font rarement l’objet d’une mise en concurrence et ne sont pas toujours effectués de manière rationnelle : la maison compte trois fournisseurs différents pour ses fleurs ! Elle use et abuse également des consultants extérieurs, aux émoluments plutôt généreux pour des études à l’intérêt discutable. Ainsi, l’un d’eux a été payé 90 000 € pour réfléchir au statut des diplomates de la francophonie… Un laisser-aller propice aux malversations. Au bureau régional de Libreville (Gabon), c’est tout un système de détournement de fonds qui a été découvert en 2006, quand les employés se sont plaints de ne plus recevoir leur salaire. Le siège a exigé des explications, avant de révoquer le directeur et son adjoint, poursuivis en justice.
De nouveaux locaux, loués deux fois moins cher.
Déjà fragilisée, en France, par les interrogations récurrentes sur sa raison d’être, l’institution phare de la francophonie ne pouvait plus espérer compter encore longtemps sur la bienveillance de ses bailleurs. A terme, si la dérive des finances se prolongeait, c’est sa survie qui risquait d’être en jeu.
En installant, le 2 janvier 2006, le Canadien Clément Duhaime à la tête de l’administration, Abdou Diouf le charge de remettre de l’ordre dans la maison. Il ne croit pas si bien faire : la découverte du déficit renforce l’urgence d’agir. Mais comment imposer, au sein d’une famille où le consensus est la règle, des révisions qui pourraient se révéler déchirantes ? « Quand il s’agit de fonds public, il n’y a rien de secret », affirme d’emblée le nouvel administrateur. Il commande un audit à trois experts indépendants - membres des Cours des comptes du Maroc, de la France et du Canada - et s’appuie sur leurs conclusions pour adopter les premières mesures. Pendant un an, les recrutements sont gelés. La moitié du personnel quitte les locaux loués dans la tour Dexia, voisine du siège historique, pour rejoindre, à proximité, des bureaux deux fois plus grands loués deux fois moins cher ! L’hôtel particulier abritant l’Institut de la francophonie numérique, sur les quais de Bordeaux, sera vendu et son personnel, rapatrié dans la capitale.
Le regroupement final - prévu en 2009 - de tous les sites dans la future Maison de la francophonie, avenue Ségur, à Paris - cadeau de Jacques Chirac, lors du sommet de Beyrouth - sera la source de nouvelles économies substantielles : outre le loyer offert par la France, il permettra de mutualiser divers services, de l’accueil à l’informatique. Quant aux quatre représentants permanents de l’OIF auprès des Nations unies, à Genève et à New York, de l’Union européenne, à Bruxelles, de l’Union africaine, à Addis-Abeba, ils se voient retirer le bénéfice du logement de fonction initialement prévu. Une économie annuelle de 250 000 €, charges et loyer compris, pour la seule résidence de Genève.
Dans la chasse au gaspi, côté voyages, le secrétaire général lui-même montre l’exemple, en commençant à réduire ses déplacements et le nombre des membres de son entourage qui l’accompagnent. « Désormais, quand il y a une réunion internationale, on s’interroge. La francophonie doit-elle y participer ? Avec combien d’émissaires ? Existe-t-il d’autre solution que la classe affaires pour s’y rendre ? » résume un diplomate. De fait, pour moins de neuf heures d’avion, la classe économique est devenue la norme et les compagnies aériennes sont mises en concurrence afin d’obtenir de meilleurs tarifs. Enfin, l’enveloppe consacrée aux consultants externes, qui avait plus que doublé entre 2003 et 2005, est revue à la baisse.
Une aide renforcée au cinéma africain.
Au-delà de ces premières économies, un nouveau mot d’ordre surgit, « la gestion axée sur les résultats ». Objectif : faire que chaque projet engagé sur le terrain soit mené à bien et que son efficacité puisse être vérifiée. Pour y voir plus clair et gagner en cohérence, les directions de programmes ont été réduites de 11 à 4. Une première revue des projets, l’an dernier, a conduit à l’abandon de près d’un tiers d’entre eux, quand la plus-value apportée par l’OIF était contestable. A la trappe donc « l’amélioration du traitement numérique des langues », « l’amélioration de la bonne gouvernance économique pour développer le secteur privé et l’investissement », « l’économie numérique et le développement du commerce électronique », le programme « jeunes experts francophones » (fonctionnaires de pays pauvres mis à disposition de l’ONU et payés par l’OIF en vue de favoriser l’usage de la langue française dans les enceintes internationales), la subvention d’une agence de presse spécialisée sur le Sud, basée à Montpellier, reconduite automatiquement d’année en année…
En revanche, d’autres actions, qui ont fait leurs preuves, sont renforcées, comme l’aide au cinéma africain ou le développement de centres de lecture et d’animation culturelle dans les villages subsahariens ou les banlieues libanaises, directement gérés par la population locale. En clair, fini le saupoudrage tous azimuts. Mais il reste encore à sortir l’idée géniale qui donnerait à l’OIF la visibilité qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut. La marge de manœuvre financière qu’elle devrait retrouver dès cette année, en résorbant le déficit, ne sera qu’une première étape. L’adhésion du personnel en est une autre, que pourrait faciliter l’accent mis sur la formation.Au total, une révolution culturelle. Il appartiendra aux 53 chefs d’Etat et de gouvernement d’en mesurer le succès lors du prochain Sommet de la francophonie, à Québec, à l’automne 2008. Histoire, pour cette famille colorée, de prouver que la « bonne gouvernance » peut aussi s’écrire en français.
Source: sudonline |