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20-08-2008      
 

Français, le français ne vous appartient pas !

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Il est temps pour les auteurs francophones de s’approprier une langue dont les Français se croient toujours les uniques propriétaires. Le plaidoyer de l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi.

ImagePlus d’un écrivain dit francophone est déjà parti, au moins une fois, rencontrer la presse française comme d’autres vont à l’abattoir, redoutant la question qui coupe net tout élan : “Pourquoi écrivez-vous en français ?” Et notre écrivain de ressasser : “Quel stress ! Je vais encore bafouiller des banalités sur mes origines, sur ma couleur, l’histoire des miens, l’état du monde, les griefs contre la colonisation ou sur mes rapports avec la langue…”

Résultat des courses : une partie de ping-pong stérile, avec en clou final la formule de Bernard Pivot : “Formidable, vous vous exprimez fort bien dans notre belle langue. Ah ! si tous les Français…” Autre variante, entendue sur tous les tons : “C’est fabuleux, vous parlez le français comme un livre.” Il est des compliments plus lourds, à l’estomac, que des sacs de sable mouillé, se remémore notre écrivain francophoniquement essoufflé. Il en a la chique coupée, les joues creuses. Albatros englué. Il se demande s’il faut se jeter dans la Seine ou rejoindre la grande armée de la francophonie emplumée, juchée sur sa rente linguistique. Il me souvient, du temps où j’étais étudiant à Caen, avoir entendu un Senghor lyrique gesticulant et décrivant les écrivains francophones comme les fantassins de la langue, les preux chevaliers qui allaient conquérir des espaces perdus ou en acquérir d’autres. Faut-il sillonner le monde donc, se demande notre écrivain, pour défendre la cause francophone avec son Senghor vissé au bec ? Foncer, flamberge au vent, pour colporter la bonne nouvelle ? Pérorer sur les noces métisses de la langue de Molière et de son “parler” maternel ? Faire fructifier sagement sa minuscule part de marché, à l’heure où partout triomphe l’idéologie du “tout mercantile” ? Vous pensez que j’exagère ? Oh ! que nenni. La situation linguistique du monde francophone n’est pas isolée, même si elle est poussée à son acmé. On rencontre les mêmes ambiguïtés en Italie, d’où émerge une nouvelle génération d’écrivains talentueux de langue italienne issus des colonies ou de l’immigration.

L’expérience montre pourtant que la compréhension peut venir de l’extérieur. Les milieux universitaires américains, canadiens, anglais, voire brésiliens ou mexicains montrent une tout autre attitude, dénuée de ce paternalisme drapé dans les idéaux de la Révolution française. Pendant ce temps, la francophonie officielle, qui n’est rien d’autre qu’un appendice de l’Elysée sourd aux mutations de la modernité, se meurt de sa belle mort, faute d’adhésion sincère et populaire de part et d’autre de la Méditerranée. Les aberrations de ce système donneraient raison à l’écrivain et essayiste kényan Ngugi wa Thiong’o, qui, dès 1986, avait signé son adieu à l’anglais, langue impériale et nullement africaine, pour se tourner vers le kikuyu des ancêtres. Depuis son essai Decolonising the Mind, il crée en anglais et en kikuyu, s’autotraduisant si nécessaire.

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