" Mettre en valeur sa propre langue,
c'est aussi la vision de la francophonie "
Comment promouvoir les langues locales tout en restant ouvert à l'extérieur ? Dans une interview qu'il nous a accordée hier dans le cadre de la célébration de la journée mondiale de la francophonie, le directeur de l'institut des langues, Idris Yousouf affirme qu'un pays ne peut parvenir à un développement durable sans avoir valorisé sa culture. L'auteur de la " Galaxie de l'absurde " et autres recueils de poèmes insiste aussi sur le fait que le plurilinguisme trouve sa pertinence dans la vie de tous les jours.
LA NATION : Depuis quelques années, tant du côté des pouvoirs publics que de la société civile, une réelle volonté de valoriser les langues nationales commence à se faire sentir. Après les symposiums sur les langues somali et afar, le gouvernement djiboutien a décidé de créer un institut des langues. Concrètement, quel est le rôle de cette institution étatique ?
Idris Youssouf ELMI :L'Institut des Langues du Centre d'Etudes et de Recherches de Djibouti est né d'une volonté politique, certes. Mais il arrive aussi un temps où il faut se positionner par rapport à l'humanité, où il faut se poser des questions : Qui on est ? Qu'est-ce qu'on a ? Qu'est qu'on veut ? Où on va ? Et là l'homme est amené à comprendre d'où il vient et ce qu'il a. Et la langue est une des portes d'entrée pour se construire une identité forte. Nos politiques ont compris cela et l'Institut des Langues reste l'outil et le lieu de partage, de réflexion et de promotion des langues nationales d'abord. Il a pour mission de mener une collecte des données du patrimoine immatériel djiboutien, de la standardisation de nos langues pour qu'elles puissent être enseignées, de la conception de dictionnaires monolingues, trilingues et quadrilingues, de l'élaboration de stratégies d'enseignement en partenariat avec le MENESUP, de la publication d'ouvrages en partenariat avec le MCCPT. Telle est la partie concernant la recherche appliquée. Quant à la recherche approfondie chaque chercheur mène ses travaux avec des laboratoires auxquels il est rattaché dans le cadre de la thèse de doctorat, entre autres.
Pour la première fois, la dramaturge et ministre de la Promotion de la Femme , Aicha Mohamed Robleh, a publié un ouvrage écrit en français et en Afar. Il est vrai que la littérature de langues locales fait cruellement défaut à Djibouti, contrairement à d'autres pays du continent. Est ce qu 'il existe une réelle politique qui encouragerait les écrivains djiboutiens à écrire dans leurs langues à l'instar des littéraires maghrébins ?
L'Institut des Langues de Djibouti (ILD) a publié le recueil de contes de madame la ministre de la promotion de la femme, ma sœur de plume. Cet ouvrage est bien l'exemple de l'identité plurielle du Djiboutien. Il faut transposer la culture en langue nationale en français, langue d'enseignement à ce jour. Mais il faut aussi mettre à notre portée la culture universelle en langue française en la traduisant en langue nationale. Actuellement l'ILD a finalisé une douzaine d'ouvrages en partenariat avec le MCCPT, allant du recueil de poèmes à la traduction en somali du " Vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway en passant par le roman en afar. Montrer sa différence dans sa langue c'est aussi ça la francophonie. Antoine de Saint-Exupéry l'avait si bien dit : " Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente. "
Dans " Linguistique et colonialisme " publié en 1974, le linguiste français Louis Jean Calvet prédisait que dans l'espace francophone du sud, la mondialisation conduirait le français à dévorer les dialectes nationaux contrairement aux principes de la francophonie qui prône toujours la diversité linguistique et culturelle. Qu'en est-il ?
De Jules Ferry, et son devoir d'apporter la civilisation aux peuples dits " inférieurs " aux travaux des africanistes comme Delafosse et Westermann donnant " une caution savante à la politique coloniale ", ce livre montre comment l'étude des langues a toujours proposé une certaine vision des communautés linguistiques et de leurs rapports, et comment cette vision a pu être utilisée pour justifier l'entreprise coloniale.
D'un autre côté, dans cet ouvrage écrit dans la période où la décolonisation est entamée, l'auteur s'attache à exposer et à décrire la notion de " glottophagie " qui veut dire tout simplement : une langue phagocyte une autre. Mais les chemins qui conduisent à la glottophagie ont la complexité des sociétés humaines: ils se mêlent à l'histoire mais aussi aux intérêts économiques, politiques et culturels.
Les travaux des linguistes ont longtemps servi à légitimer la colonisation. La distinction entre ce qui dépendrait du " dialecte ", toujours au sens négatif, celui de la tribu et du colonisé, et ce qui découlerait de la " langue ", toujours mise en valeur, correspondant à celle du civilisé, c'est-à-dire du colonisateur, est un outil qui justifie la domination. La langue du " supérieur ", étant riche, claire, structurée et capable de nommer l'abstrait, a le droit et le devoir de remplacer le dialecte de l' " inférieur ". Le colonisateur renomme les lieux dans sa propre langue, qui est aussi la langue de l'administration, de l'enseignement et de la promotion sociale. Telle est la raison d'être de la glottophagie.
Plus de trente ans après la première édition de "Linguistique et Colonialisme", certaines des données présentées dans ce livre paraissent dépassées.
L'écrivain Hamidou Dia disait ceci : " le français a certes été une langue de colonisation mais aujourd'hui il faut que nous adoptions une attitude complètement décomplexée, l'essentiel est d'écrire la langue où on se sent le plus à l'aise". Est-ce que les langues africaines et la langue française peuvent se côtoyer ?
Aujourd'hui les langues africaines et la langue française sont les moyens de communication d'un peuple francophone. Et pour faire le lien entre elles, il faudra aménager de façon équilibrée le passage des premières à la seconde. Ce plurilinguisme trouve sa pertinence dans la vie de tous les jours : déjà, les langues concourent et les cultures se rencontrent. En s'appropriant ouvertement les langues parlées, l'Afrique francophone aménagera l'interculturel et le dialogue des cultures. Elle laissera enfin s'exprimer une identité forte et libérée, éloignée d'un nationalisme simpliste et belliqueux. La mise en pratique, par exemple, d'un système éducatif plurilingue exigera des mesures d'accompagnement et une disposition adaptée, selon la spécificité de chaque pays. Alors, l'humanisme de la Francophonie , quittera les hauteurs abstraites de l'utopie, pour sourdre et s'incarner dans le concret. Les Africains accepteront alors sûrement une Francophonie partagée par tous dans le respect de l'autre. Avec des langues africaines rétablies dans leur rôle de formateur et d'éveilleur, la langue française sera ressentie comme l'assertion d'une identité particulière. Elles peuvent se côtoyer, car en Afrique, elles expriment à la fois, l'identité qui est "enracinement " et l'aptitude au progrès qui est " ouverture ". Pour arriver à ces deux objectifs, il est donc essentiel, dans un premier temps " d'installer confortablement l'enfant dans sa langue maternelle " pour l'amener par la suite vers l'ouverture et l'universel avec la langue française désormais partenaire des langues et des cultures avec lesquelles elle est en contact.
La littérature en langues locales est -elle être rentable à Djibouti lorsqu 'on sait que le français et l'arabe sont les deux langues officielles du pays ?
La question de rentabilité n'a pas sa place quand on cherche à construire l'être. Notre pays est au stade de l'investissement de l'homme Djiboutien qui ne doit plus subir l'évolution du monde. Et je vous retourne la question : la littérature djiboutienne d'expression française ou arabe est-elle rentable? Je suis un vieux témoin. Je peux vous dire que je fais de la recherche et de l'enseignement pour assurer mon pain quotidien et je fais de la littérature simplement pour être.
Et que diriez-vous aux jeunes ?
Aimez votre langue, chérissez-la, respectez-la ! Apprenez bien sûr d'autres langues vivantes, mais ne reniez jamais celle qui fait votre identité, votre enracinement. Il n'est pas de langue plus moderne, plus efficace ou plus indispensable que d'autres. Toutes les langues et toutes les cultures sont égales en dignité. Battez-vous pour que cette diversité culturelle soit respectée, parce qu'elle incarne tout à la fois la richesse et le patrimoine de l'humanité, mais aussi un gage de stabilité et de paix.
Propos recueillis par Mahdi A.I
Source: lanation.dj |